Chronique du jour

L’arabe     

Dans le courant de l’année cinquante-huit, je fus confronté par le plus grand des hasards à la xénophobie montante des métropolitains vis-à-vis de la communauté arabe. 

        Les « Arabes », ou encore les « bicots »  « les crouillats » comme on disait encore quelques années plus tôt sans péjoration, étaient à l’époque, cantonnés rue de la goutte d’or dans le quartier de Barbès Rochechouart. Ils s écartaient peu de leur périmètre, et ne posaient en général aucun problème majeur de délinquance. Certains avaient fui l’Algérie pour cause de collaboration avec les troupes françaises, d’autres, attirés par les lumières de la métropole, venaient en France pour y trouver du travail et y nourrir leur famille. Ils étaient employés pour la plupart à des tâches rebutantes dont personne ne voulait. 

       Les « événements » changeaient la donne et les « bons Français », comme on disait à l’époque faisaient un amalgame et considéraient les « crouillats » sous un jour différent. Les mêmes qui quelques années plus tôt étaient considérés comme des immigrants sans danger potentiel, devenaient par la force de l’apriorisme ambiant des individus « louches », parés de toutes les tares. 

        On commença par tourner en dérision leurs coutumes et leurs façons de vivre, puis insensiblement le racisme s’installa et prit une ampleur stigmatisée par la guerre larvée en Algérie. 

       On leur reprochait en fait de faire partie d’une cinquième colonne, et d’être en majorité des espions du FLN. Certains pensaient qu’ils avaient des rapports avec leurs animaux, et qu’ils avaient tous un harem au moins. Autant de fadaises sans fondement, colportées de bouche à oreille. 

      On ne parlait pas de terrorisme sur le territoire ou du moins pas encore. L’exacerbation des métropolitains vis-à-vis des Algériens se nourrissait par la résistance des « pieds noirs » fermement résolus à conserver leurs prérogatives en territoire algérien. 

      Il est vrai toutefois que la communauté algérienne, brocardée de toutes parts, prit un virage malsain dans ces années-là, et que la sécession prenait une tournure radicale. 

      J’écris ceci en préambule, pour planter le décor d’une mésaventure survenue donc en 1958. 

      Je traînais rue de la chaussée d’Antin dans le quartier des grands magasins sans but précis. Cette rue était connue pour l’affluence des piétons qui cohabitaient avec les voitures dans un ballet incessant. Les trottoirs étaient minuscules et la plupart des chalands marchaient sur la chaussée au risque de se faire accrocher par un véhicule. 

      J’entendis alors les cris d’une femme, qui dans la plus belle tradition, hurlait « au voleur au voleur, mon sac, il a pris mon sac ». Dans le même temps, je vis arriver droit sur moi un homme qui courrait, un sac à main au bout du bras et qui était poursuivi par une meute qui restait à distance prudente. Mon courage dans ces conditions n’excède pas le rôle de témoin et je m’écartai prudemment pour éviter le voleur présumé. Mais dans mon geste de retrait, je laissai involontairement traîner la patte et l’agresseur surpris s’emmêla les pieds et chuta lourdement sur la chaussée. 

      Je me mis en retrait, encore étonné par la situation et conscient que je venais de faire à mon corps défendant, ce que tout le monde n’avait pas osé faire. 

      La meute arriva alors sur le malchanceux et se mit à le rouer de coups. Comme les pieds n’y suffisaient pas, les femmes le frappaient avec leur sac ou leur parapluie. J’étais tétanisé, et je tentai vainement de calmer cette foule hystérique. Une femme s’approcha de moi et dit : « il faut témoigner, monsieur, vous avez tout vu, il faut témoigner ». Dans un ensemble parfait, la foule qui était devenue considérable répétait : « il faut témoigner, il faut témoigner ». 

      Il y avait un commissariat de police rue de Provence, juste à côté. On me traîna contre mon gré, ainsi que le voleur jusqu’au poste de police où je fis ma déposition, en précisant toutefois que c’était le pur hasard qui m’avait mis à cet endroit et que je ne revendiquais pas le titre de héros du jour.      Quelques semaines plus tard, je fus convoqué au tribunal comme témoin de l’affaire. Appelé à la barre j’expliquais comment ma jambe s’était trouvée là au moment où le prévenu passait, et qu’en substance je n’avais rien vu d’autre. 

     Le président fronça les sourcils, mon voleur me fusilla… du regard et je rentrais chez moi en pensant que pendant quelque temps je raserais les murs et j’éviterais le quartier de Barbès et de la Trinité. 

Extrait de « parcours protégé » 2009

4 réponses à “Chronique du jour”

  1. 29 07 2009
    Moustic581 (22:33:46) :

    J’aime beaucoup cette histoire , de plus elle me rappelle ce quartier connu en ces temps là.. tout a changé. A+++

  2. 2 08 2009
    gilbert (09:59:13) :

    C’est une histoire qui m’est arrivé en 1958. Tout est authentique.
    Je n’ai finalement jamais eu de nouvelles de l’ »arabe » en question.

  3. 3 04 2010
    forrester (14:04:26) :

    bonjour

    Je retiens de cet article un argument utilisé par les racistes anti-français : »les immigrés faisaient les travaux les plus durs dont les autres ( les Français évidemment) ne voulaient pas  » ! Allez proférer cette connerie aux éboueurs ( tous blancs sinon français) aux français, portugais et autres qu’on voyait dans les rues de Paris en 1954 / 60 ! moi même, étudiant en 70/71 , je bossais pendant les vacances au nettoyage des rotatives à France Soir (Réaumur Sébastopol) , un boulot hyper malsain et dégueulasse dans le pétrole et l’encre d imprimerie qui dégoulinait des machines . Un seul immigré , d ‘origine sénégalaise – le chef d équipe!- et une dizaine de français tous « blancs ». Les éboueurs mais aussi les déménageurs , les travailleurs (euses) sur les chaînes des usines de montage , etc, etc . Et ça continue aujourd’hui , presque toute ma famille! Alors ce genre d’expression stupide vous vous la gardez à l’usage les ignorants pas pour moi!

  4. 5 04 2010
    gilbert (09:22:53) :

    En 1966 j’habitais Paris dans le 12è, Boulevard Poniatowsky pour être plus précis et à cette époque les éboueurs était pour la plupart Africains d’origine de même que ceux qui nettoyaient les trottoirs après le marché du dimanche. Cest progressivement avec l’amélioration des conditions de travail et aussi l’augmentation des salaires dans la période des « glorieuses » que ceux qui ne voulaient plus des ces boulots ont repris le collier.
    Mon article ne stigmatise pas le racisme d’aujourdh’hui, c’est un témoignage de la xénophobie en 1958, ce qui n’est pas du même degré dans l’échelle de l’intolérance d’aujourd’hui.
    Encore une fois mon propos est d’illustrer dans l’article une aventure réelle qui ne laisse aucune place à la fable ou au roman.

Laisser un commentaire




MY SECRETS |
melimelo |
francesondage |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Mascara
| ARBIA
| hors-micro